Argoul:Écrire avec Tolstoï

Écrire avec Tolstoï

Dans ses Journaux et carnets écrits de 19 à 61 ans pour ce premier recueil, Lev Nicolaïevitch Tolstoï évoque parfois sa méthode pour écrire. Mal portant, dispersé, il a beaucoup de mal à se concentrer et n’est jamais content du premier jet. La lecture de ses Journaux le montre, il est parfois filandreux et se perd volontiers dans l’abstraction.

Le 26 juin 1855, à 27 ans, il note pourtant : « On écrit mieux quand on va vite » p.309. Tout auteur le sait, ce qui se conçoit bien s’exprime clairement. Tout prof aussi, et Tolstoï se piquait d’être pédagogue. Ecrire, ce n’est pas labourer mais concevoir. Lorsque l’on sait quoi dire, l’expression coule de source. Et c’est ainsi qu’on fait un « plan », méthode si chère à nos enseignants… qui ne l’apprennent quasi jamais aux élèves.

Le 29 juin de la même année, Tolstoï précise, dans une forme un peu alambiquée qui montre combien il est peu sûr de lui : « Je prends pour règle pour écrire de dresser un programme, d’écrire au brouillon et de recopier au net sans chercher à mettre définitivement au point chaque période. On se juge soi-même inexactement, désavantageusement, à se relire souvent, le charme de l’intérêt de la nouveauté, de l’inattendu disparaît et souvent on efface ce qui est bon et qui semble mauvais par fréquente répétition. Et surtout, avec cette méthode, on est entraîné par le travail » p.309. Combien scolaire est cette « méthode » encore ! Tolstoï ne s’aime pas, il veut se discipliner et il appelle une règle extérieure comme un carcan pour se dresser. Mais le tronc reste mou, le fond incertain.

Il opère déjà mieux l’année suivante, cherchant à « imaginer » ses personnages avant de les faire agir sur le papier. 1er août 1856 : « J’étais réveillé tôt et dans mon réveil j’essayais d’imaginer mes personnages [du livre Jeunesse]. Représentation terriblement vive. Réussi à me représenter le père – excellemment » p.356. Partir des siens aide à imaginer les autres ; ce rappel du vrai libère pour inventer ensuite des personnages imaginaires.

Le 10 avril 1857 : « Mon ancienne méthode d’écriture, quand j’écrivais Enfance, est la meilleure, il faut épuiser chaque sentiment poétique, que ce soit dans du lyrisme, ou dans une scène, ou dans la description d’un personnage, d’un caractère ou de la nature. Le plan est chose secondaire, je veux dire les détails du plan. La parole de l’Evangile : ne juge pas est profondément vraie en art : raconte, dépeins, mais ne juge pas » p.462. Tolstoï a compris qu’écrire un roman ne s’effectuait pas comme on écrit un essai. Le « plan » ne dit rien de la chair – et elle seule compte : l’humain, la passion, l’émotion face à la nature ou « dans une scène ». Il faut laisser être les personnages et le décor, il faut laisser courir la plume sans jugement a priori – ni moral, ni formel. La vie va, il sera temps ensuite de la toiletter, de la civiliser et de la mettre en forme.

Parfois, le désir d’écrire est plus fort que le sujet sur lequel on écrit. C’est l’expérience que fit l’auteur le 25 janvier 1853, à 35 ans – âge de sa maturité d’adulte (sa jeunesse fut très indisciplinée…) : « C’est vrai ce que m’a dit je ne sais qui, que j’ai tort de laisser passer le temps d’écrire. Il y a longtemps que ne me rappelle pas avoir senti en moi un aussi fort désir, un désir tranquillement assuré d’écrire. Pas de sujets, je veux dire qu’aucun ne me sollicite particulièrement, mais, illusion ou non, il me semble que je saurais traiter n’importe lequel » p.546.

D’autant qu’un premier fils lui est né, Serge, le 28 juin 1863. Il écrit, le 9 août suivant : « J’écris maintenant non pour moi seul, comme autrefois, non pour nous deux, comme naguère, mais pour lui » p.551. Il écrira ensuite pour le public, puis pour l’humanité, enfin pour Dieu. Ecrire pour être lu, pour transmettre, enseigner « la » (sa ?) vérité. Dès lors que l’on est convaincu, il faut parler « vrai », c’est-à-dire, dit Tolstoï, direct. Il note le 3 février 1870 (à 42 ans) : « Pour dire de façon compréhensible ce que tu as à dire, parle sincèrement, et pour parler sincèrement, parle comme la pensée t’est venue » p.593.

Ce qui le conduit à cette surprenante façon, de 1881, d’écrire « chrétien » : « Mon journal sera précisément un journal, presque un rapport quotidien des événements qui se déroulent dans ma vie campagnarde isolée. J’écrirai seulement ce qui a été, sans ajouter ni inventer, j’écrirai comme si je m’attendais que tout ce que j’écris sera vérifié et étudié. Le temps, le lieu, le nom, les personnes – tout sera vrai. Je ne choisirai pas les faits et les jours, j’écrirai dans l’ordre tout ce qui arrive, dans la mesure où je trouverai le temps de le noter » p.716. A la fois soucieux de vérité en Dieu (qui sait seul pourquoi les choses arrivent) et de vérité romanesque (le miroir promené au long d’un chemin), Tolstoï intervient moins, « juge » moins. Qui est-il en effet, infime vermisseau, pour « juger » de ce qui arrive – et qui est « voulu » par le Dieu omniscient, tout-puissant et infini auquel il croit ?

Par la suite, il ne reviendra pas sur sa façon d’écrire : il a compris à 53 ans. Mais son cheminement, qui lui est personnel, est intéressant à suivre. Il montre qu’il n’y a pas de méthode unique mais un travail d’apprentissage de soi pour manier son outil qu’est la plume. Il s’agit de bien savoir quoi dire avant de le dire, puis de beaucoup écouter et lire pour avoir de l’expression, tout en restant simple parce que sincère. Dieu vient par surcroît, pense-t-il.

Léon Tolstoï, Journaux et carnets 1 – 1847-1889, Gallimard Pléiade 1979, édition Gustave Aucouturier, 1451 pages, €45.20

:)

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3 réflexions au sujet de « Argoul:Écrire avec Tolstoï »

  1. Bonjour,
    Je vous ai ecrit a propos de Tolstoi il y a quelques jours, mais il me semble que ce ne soit pas arrivé a bon port.
    Tenez-moi au courant, merci
    Bonne chance a vous
    Mes salutations

    Patrice Gloanec

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    1. Cher Monsieur,en effet et sauf erreur,votre commentaire ne m’est pas parvenu et je le regrette,considérant le Tolstoï de « Guerre et paix » comme un des plus grands romanciers de tous les temps.En revanche,ensuite et dès Anna Karénine, la chute va être continue jusqu’à cette fin de demi-fou dans la gare d’une petite ville de Sibérie où on le trouve mort.Heureux à l’époque avec son étonnante femme et ses nombreux enfants,ce roman pourtant plein de sang reste d’un charme étonnant,comme lors des premières scènes chez les Rostov où tous ces jeunes gens sont amoureux, et pudiques aussi à la russe, les uns des autres.A l’inverse Anna Karénine n’est qu’une Bovary aussi emmerdeuse qu’elle.Puis le domine ce « toltoïsme »,qui eut tant d’influence sur la jeunesse qui ensuite passa au bolchevisme comme son neveu Alexix.Son christianisme pacifiste et désincarné l’avait tué,à mon sens et face à Dostoïevsky il ne fait plus le poids.
      Connaissant assez bien ce petit monde des écrivains russes-Bounine,Leskov,Gogol,Tourgueniev,Boulgakov mais aussi les philosophes:Berdïaev,Chestov,surtout Soloviev, et les théologiens:Féderovsky,Florensky,etc,ou les poètes souvent révolutionnaires puis suicidés:Essenine,Maïakovsky,Tsetaïëva,Blok et Nekrassov (saur erreur ) ou ayant le courage de survivre comme AKhmatova,Pasternak,Soljénytsyne,etc,si vous souhaitez que nous échangions à ce sujet,le plus simple serait de passer par ma messagerie:brandenburg.olivier@gmail.com:;je pourrai envoyer sur la vôtre la liste complète des 15 sites que je gère avec environ 13 000 articles où ces russes sont très présents,notamment avec leur bibliographie complète tirée du site IDREF de la BNF sur le site:sourceserlande.wordpress.com soit environ 2 500,etc,etc..
      Amicalement et à bientôt j’espère.

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  2. Bonjour cher ami,
    Il y a une complexité Tolstoï, si c’était si facile tout le monde aurait percé son mystère. Ce n’est pas pour rien que 200 des plus grands littérateurs mondiaux actuels plébiscitent Anna Karénine. Anna Karénine n’est pas Bovary, enfin voyons vous exagérez !. Tolstoï ne raconte rien de comparable avec l’érotisme d’Emma constant tout au long du livre. Comme dit Fernandez, le sexe doit tenir en une page dans AK. Tolstoï dénonce la chair et y oppose l’amour platonique de Kitty-Levine.. De toute manière, c’est très simple avec Tolstoï, quand on le croit là, il est ailleurs !
    En ce qui concerne la moralité, Tolstoï dans ses premiers écrits (de jeunesse) introduit déjà la notion de bien et de mal. Son journal intime est un examen de conscience. On parle de crise morale chez Tolstoï dans les années 1880, je ne la conteste pas cette espèce d’angoisse existentielle qui va d’ailleurs non pas aller en s’amplifiant mais au contraire il va la contrôler. Sa fuite à 82 ans, il était alors célèbre dans le monde entier, je crois que la veille il faisait encore du cheval…Un coup il se lassait des tolstoïens, un autre il se lassait de la jalousie de sa femme envers les tolstoïens qui eux pour le coup étaient assez chiants, un coup il aimait sa femme, il la plaignait, au bout de 48 ans tout de même, mais elle par contre, elle avait raison de se plaindre. Il faudrait que tous les couples fassent leur examen de conscience respectif et on verrait s’il n’y a pas trente-six fuites avant celle de Tolstoï, si ce n’est ruptures, tromperies et hypocrisies. Doit-on s’autoriser à tout dire à partir de son journal, de sa correspondance, de ses carnets qui renseignaient certes avec une certaine impudeur sur les tourments et les vicissitudes de sa vie au quotidien, non ! Il faut une certaine pudeur pour appréhender cela. mais s’il fallait s’en tenir à ces écrits, il n’aurait pas fait grand chose comme œuvre romancée. Ce qui n’est jamais dit, c’est qu’il écrivait environ 5 heures par jour, qu’il en remettait encore une couche le soir avant de se coucher, et quand il se contentait de dire deux lignes sur la dernière nouvelle qu’il venait d’écrire, il ne disait pas le nombre de journées incalculables qu’il avait passées dessus. Il faut aussi savoir que de Résurrection, il en a fait brouillons sur brouillons sur la totalité, c’est des milliers de feuillets?
    Avec ma considération et merci
    Patrice Gloanec
    Lamorlaye, le 27 octobre 2017

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